Requiem pour un cliqueur

Martin Le Chevallier est un artiste partageur. Il invite les spectateurs de ses travaux à participer. Ce n’est ni très nouveau, ni très ancien. Ce qui chez lui diffère de la majorité de ses contemporains versés dans l’interactivité, c’est qu’ici le cliqueur est finalement plus piégé que servi. Il y a dans l’interactivité une ivresse inaugurale, celle d’une apparente expérimentation des possibles qui se transforme la plupart du temps en liberté illusoire et conditionnelle, si ce n’est en asservissement, sans que le cliqueur en soit forcément conscient. Chez Martin Le Chevallier, cette illusion de liberté est d’autant plus forte qu’elle est souvent le sujet même de ses travaux mais son revers est d’autant plus cinglant que cette illusion de liberté est très rapidement mise à nu et retournée comme un gant. Pour paraphraser Céline parlant d’amour, l’interactivité c’est peut-être «l’infini à la portée des caniches», c’est-à-dire une expérience métaphysique dans un monde clos et domestique, régi par des règles impitoyables et souvent infantiles.

Sous leurs airs légers et goguenards, les installations et autres jeux de Martin Le Chevallier travaillent en fait à dissoudre l’identité et la singularité tout autant que la liberté et la métaphysique. Prenons par exemple Le Papillon, sa dernière «œuvre». Un homme, incarné idéalement par Mathieu Amalric, traverse une multitude de vies et de destins. Ou plus exactement, le cliqueur opère par procuration cette traversée avec pour règle d’être invité à utiliser sa souris dès que son héros donne des signes de béatitude. C’est ainsi que Amalric, et par extension vous ou moi, endosse successivement les habits d’un prètre, d’un voleur, d’un homme politique, d’un artiste, d’un chef d’entreprise, d’un agriculteur et ainsi de suite… C’est ainsi que nous faisons ensemble l’expérience de l’argent, de la célébrité, du pouvoir, de la paresse, du travail, de la religion, du sexe, de la mort… Ces identités et signifiants successifs débouchent sur une aporie, celle d’un monde circulaire auquel on n’échappe nullement et dans lequel aucune singularité n’est possible. Cette insatisfaction et cette flexibilité sont celles du citoyen d’aujourd’hui, celui qui est appelé par Sarkozy, Schröder ou Blair à exercer plusieurs métiers, à vivre plusieurs vies sous le prétexte de la mobilité et de la fluidité. De manière parfaitement ludique et sans avoir jamais l’air d’y toucher, Le Papillon propose en fait une réflexion sur la notion de trajet, sur la bifurcation, sur la prédestination qui aboutit impitoyablement à une clôture du récit, comme si précisément le destin en était venu à manquer à sa place. En accumulant les récits, nous congédions l’Histoire, la Métaphysique, la Politique, c’est-à-dire toutes les instances qui sont supposées fonder notre présence dans ce monde-ci. Il n’y a donc plus ici d’adhésion à un grand récit à travers un personnage doté d’une séduisante intériorité, comme au bon vieux temps du cinéma. Il y a seulement des micro-récits minimalement burlesques habités par un ectoplasme sans identité définie. Ce n’est pas que Martin Le Chevallier n’emprunte pas ici et là au cinéma, par l’usage du hors-champ, par celui des intertitres (en hommage au muet), par un jeu comique avec le son, par la sécheresse de tel ou tel détail, l’élégance de tel ou tel cadre – par moment on n’est pas si loin d’Otar Iosseliani – mais le cinéma n’est ici présent qu’à titre de trace, d’allusion ou de souvenir comme si la question n’était plus exactement là.

La question du bonheur et la figure de l’utopie sont au centre du travail de Martin Le Chevallier, non seulement dans Le Papillon mais tout aussi bien dans Félicité, voire dans Vigilance 1.0 ou Safe Society, trois installations ou jeux un peu plus anciens. Dans Félicité, en particulier, la figuration visuelle et sonore d’une société idéale met le spectateur en position de se confronter à une sorte de labyrinthe fermé, c’est-à-dire une utopie en état stable, un monde sans histoire, auto-suffisant où le désir est satisfait en permanence. Ce paradis terrestre parcouru par deux jeunes gens apparemment insouciants et joyeux est donc un monde sans dehors, entièrement clos sur lui-même qui se transforme inévitablement et insensiblement en enfer parfaitement climatisé. Cette logique du cercle vicieux est intimement lié au désir de perfection mortifère mise à jour dans la plupart des projets d’utopie. En réalité, cette éternelle Félicité est comme l’envers de notre monde, comme son double en finalement plus inquiétant. Mais en même temps, il se dégage de cette installation une séduction curieuse qui génère une ambiguïté certaine. C’est précisément cette ambiguïté qui fait tout le prix de cette indécidable installation.

Safe Society est sans doute plus explicitement politique. Il s’agit d’une bande annonce, avec une voix-off soigneusement choisie comme dans les publicités ou justement les bandes-annonce pour films hollywoodiens et une animation en 3D assez performante, pour une société d’où serait bannis tous les affects «négatifs». Les discours contemporains qui en appellent au nettoyage et à l’hygiénisation du monde sont ici piégés, parodiés, moqués mais, dans le même temps, là encore, une certaine séduction se dégage de cette voix qui ressemble à s’y méprendre à toutes celles qui pratiquent la propagande sur toutes les ondes et sur tous les écrans à longueur de journée. Nous sommes ici dans un monde qui, sous couvert d’aspiration au bonheur, mène directement au fascisme mais cette aspiration au fascisme est ironiquement mise en lumière comme étant aussi la nôtre. Safe Society prouve aussi que la propagande est forcément séduisante puisqu’elle est d’abord et avant tout une technique de séduction. Dans Vigilance 1.0, un jeu vidéo entièrement conçu par l’artiste, Martin Le Chevallier va encore plus loin pour provoquer le malaise et la jouissance du cliqueur. Vigilance 1.0 est tout simplement un jeu de délation qui met le joueur en situation de dénoncer les innombrables habitants d’une ville qui ne cessent de commettre des délits tels que la possession de drogue ou l’ivresse sur la voie publique. Là encore, c’est notre désir sécuritaire et notre appartenance à une communauté fondée sur des affects peu reluisants qui sont en jeu.

Ce décapage généralisé de notre appartenance contemporaine à une communauté quelque peu désœuvrée trouve une sorte d’aboutissement dans une des installations les plus réussies de Martin Le Chevallier, Une Minute de silence, qui met en scène les arrières-pensées d’une poignée de personnages réunis sur la terrasse du journal Libération, juste après le 11 septembre 2001, pour rendre un hommage silencieux aux victimes des attentats de New York. Par la magie d’un clic, on peut ainsi passer d’un personnage à l’autre et écouter la voix-off de chacun (tous les textes sont écrits par l’écrivaine Tiphaine Samoyault) qui tantôt détaille les chaussures de son voisin, tantôt divague sur le nom de Mohammed Atta, tantôt exprime son soulagement rétrospectif d’habiter Paris plutôt que New York et ainsi de suite… Dans ce jeu de dupes généralisé qui montre à quel point la culture de la compassion contemporaine est forcément un simulacre, c’est à la fois notre impuissance et notre capacité d’esquive qui est mise en scène. Sous ses apparences tragi-comiques, Une Minute de silence est peut-être, à ce jour, l’installation la plus optimiste de Martin Le Chevallier puisqu’elle est une sorte d’éloge de la fuite, même si l’échappée se produit uniquement en pensée et sur un mode souvent dérisoire. Il y a ici un appel de fiction, fût-il aussi minimal, qui allège quelque peu le poids de notre sévère condition de citoyen. Une Minute de silence, c’est-à-dire un moment de répit, une pause, une petite lueur dans le monde infernalement clos du cliqueur et de l’interactivité.

Thierry Jousse dans «Frog», octobre 2005


 

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